Historique

A l’occasion des 20 ans de la troupe, le journal « Entre Cour et Jardin » du mois de février 2003, La Dentcreuze en fait la couverture. Un très bel article sous la plume de Jacques Maradan retrace toute l’aventure de La Dentcreuze.


Vingt ans… tout simplement!

Ses vingt ans, elle les fêtera sans flonflons, sans faste particulier. Telle la fourmi, modeste et travailleuse, La Dentcreuze d’Aubonne montera simplement sur les planches, comme chaque année (ou presque…), avec un spectacle de qualité. Cette discrétion et cette modestie ne nous ont cependant pas empêchés de marquer comme il se doit cet anniversaire. Coup de projecteur donc sur le parcours de cette troupe au destin aussi passionnant que tourmenté.

Nous sommes au début des années 80. Françoise Piguet, assistante sociale, est à l’écoute des jeunes de cette petite cité de la Côte qui, depuis un certain temps, lui font part de leur envie de «faire du théâtre». Trop prise par son travail, elle se promet néanmoins de tout faire pour réaliser leur souhait aussitôt qu’elle sera parvenue au terme de son engagement professionnel.

La volonté fait des miracles En 1983, c’est chose faite. Elle prend donc ce projet en main et réunit autour d’elle ces jeunes Aubonnois. Une fois le groupe formé, elle prend contact avec son ami Sam Leresche, citoyen d’Aubonne exilé à Orbe. Car il faut un metteur en scène pour diriger ces jeunes sur les planches ! Et l’ancien Roi Soleil de la Fête des Vignerons 77 accepte de relever le défi. Tout semble se dérouler pour le mieux dans le meilleur des mondes, me direz-vous. Non, pour Françoise Piguet, ce n’est pas encore suffisant. Elle repart à la charge, cette fois auprès des autorités de la ville, pour obtenir un soutien financier et logistique.

L’accueil n’est pas franchement chaleureux. Méfiance traditionnelle envers «ces jeunes», envers une activité culturelle non raditionnelle. Il faut dire que, par le passé, deux troupes ont déjà animé la petite cité viticole; à chaque fois elles ont disparu. Au hit-parade de la tradition, le théâtre fait pâle figure face «à l’Abbaye, au football et au parti radical…». Françoise Piguet doit donc se battre bec et ongles pour obtenir finalement un maigre appui de la municipalité. Et puisque la ville ne met pas de salle à disposition, qu’importe ! La troupe jouera sur la Place de l’Hôtel-de-Ville et sur la plage, à Perroy !

Dentcreuze… ou dent creuse? C’est ainsi que débute l’existence de La Dentcreuze, grâce à la volonté et l’abnégation d’une personne qui a cru en une poignée de jeunes. La Dentcreuze ? Drôle de nom pour une troupe de théâtre. «Nous étions en pleine répétition du premier spectacle (réd.: A chacun son serpent de Boris Vian), dans ma maison en France», raconte Françoise Piguet. «Aucun nom n’avait été trouvé et nous avions passé en revue toute une série de noms qui soit étaient déjà utilisés par d’autres, soit ne convenaient pas du tout. C’est alors que la femme de Sam Leresche fit une chute dans l’escalier et se cassa une dent. C’est à ce moment que l’étincelle jaillit : en l’honneur de la fausse dent de Mme Leresche, la troupe s’appellerait donc La Dentcreuze !».

Après ce premier spectacle en 1984, Sam Leresche jette l’éponge. Pour le remplacer, Mme Piguet prend contact avec une autre de ses connaissances, Louis de Tscharner. Et c’est avec lui que La Dentcreuze va prendre son réel essor. Un homme, une troupe. Assistant social lui aussi, Louis de Tscharner est un artiste dans l’âme. Marionnettiste, écrivain, auteur de chansons, l’homme a déjà plusieurs cordes à son arc. Le théâtre sera donc pour lui une nouvelle expérience, un nouveau moyen de s’exprimer et de donner forme à ses idées.

Eclectique dans ses choix artistiques, Louis de Tscharner propose à ses comédiens de débuter avec Arrabal (Pique-Nique en campagne, 1985) et Labiche ( Les suites d’un premier lit, 1986). En 1987, il écrit une pièce sur mesure pour sa troupe, Pauvre Madeleine, sorte de mélo où l’auteur joue avec ce genre très particulier. L’année suivante, Louis de Tscharner remet ça en écrivant à nouveau un texte original pour La Dentcreuze (Là-haut sur la montagne, 1988). Ainsi, il donne vie aux vœux personnels exprimés par ses comédiens quant aux rôles qu’ils aimeraient interpréter. Du véritable «cousu main».

Après un petit détour par le genre policier (La maison aux sept pignons de Gripari/Hawthorne en 1988, et Piège pour un homme seul de R. Thomas en 1989), La Dentcreuze se lance dans un premier spectacle d’envergure, Le silence de la terre de Samuel Chevalier, drame paysan en cinq actes. Seize comédiens, un chœur, des musiciens, cinq machinistes pour quatorze décors (!) : le défi est d’envergure. Heureusement, le succès est au rendez-vous car la troupe a pris d’énormes risques, financiers notamment. L’année suivante, Louis de Tscharner se remet à l’écriture pour sa troupe. Ce sera La guerre est finie, pièce jouée avec Le locataire de Jerome K. Jerome. A cette époque, Louis de Tscharner impose véritablement sa griffe aux productions de la troupe. Catalyseur d’énergie, personnage emblématique, il sait convaincre son groupe et le mener vers des projets artistiques originaux.

Après le départ de Françoise Piguet, satisfaite de voir la troupe voler de ses propres ailes, de Tscharner est le véritable homme fort du groupe ; il s’entoure également de collaborateurs précieux, comme Jean-Luc Meylan, décorateur inspiré qui créera de somptueux décors pour la troupe jusqu’en 1998.

Destin cruel

Un projet hante depuis de nombreuses années l’esprit de Louis de Tscharner : monter Ubu Roi d’Alfred Jarry. Sentant son équipe prête à affronter ce texte, il remet cette proposition sur le tapis et convainc enfin ses comédiens qui, pendant longtemps, ont rechigné à faire ce choix. La pièce est présentée au printemps 94 et elle fait aussitôt l’unanimité de par la qualité du travail réalisé. Le comité central de la FSSTA sélectionne la pièce pour représenter la fédération aux Journées suisses du Théâtre Amateur d’Aarau et au Festival de Victoriaville au Québec en 1995. Jours de «gloire» donc, de fierté pour le moins pour la jeune troupe d’Aubonne qui s’envole en été 1995 pour les rivages d’Outre-Atlantique.

C’est là que, sans prévenir, le malheur frappe brutalement La Dentcreuze. Deux jours avant leur représentation à Victoriaville, une crise cardiaque frappe mortellement Louis de Tscharner, âgé alors de 42 ans. Les comédiens restent désemparés, orphelins de l’homme qui les a conduits durant toutes ces années. Ils joueront néanmoins devant le public québécois, en l’honneur de leur metteur en scène, obtenant de surcroît le prix du meilleur décor et le prix «Coup de cœur» du public.

Ubu Roi (d’Alfred Jarry – 1994): point culminant du parcours de Louis de Tscharner avec La Dentcreuze.

Le spectacle qu’il voulait absolument monter sera également sa dernière mise en scène… Au lendemain de ce spectacle, plusieurs membres de la troupe, dont notamment quelques anciens, décident de descendre du train ; ils n’avaient pas osé le faire après le décès de Louis de Tscharner, de peur peut-être d’anéantir le travail de longue haleine entrepris par leur ami. Mais maintenant que la troupe a repris le dessus…

De retour en Suisse, l’équipe ne se remet que difficilement du choc subi au Canada. Durant deux ans, la Dentcreuze végète et fait son deuil de l’ami disparu si brutalement. Alors que beaucoup de troupes, dans une telle situation, auraient sans doute disparu, La Dentcreuze passe le cap et se remet tant bien que mal au travail.
De nouveaux membres sont recrutés et le comité fait appel à un ami, comédien professionnel, pour réaliser la première mise en scène de l’«après-Tscharner» (Les anges gagnent à tous les coups, sur des textes de R. Fichet et A. Roussin, mise en scène de Christophe Nicolas, 1997). L’année suivante, La Dentcreuze engage Philippe Laedermann, homme de théâtre professionnel également, pour la mise en scène de Faut pas payer de Dario Fo. Pour lui donner un coup de main, Laedermann demande à son ami Gérard Demierre de le rejoindre. C’est ainsi que, sous la conduite de ces deux pros, la troupe aubonnoise se lance dans une production d’envergure qui la verra quitter son habituelle salle de l’Esplanade pour un hangar de vigneron, plus propice aux folies scénographiques suggérées par les metteurs en scène. Grâce à leur décorateur, Jean-Luc Meylan, le spectacle se déroule dans un décor époustouflant, hors norme, sur plusieurs niveaux. Des figurants et un groupe de voix féminines apportent une nouvelle dimension à la pièce, qui prend soudain l’aspect d’une véritable superproduction. Heureusement, le succès vient récompenser et rassurer une troupe qui a pris d’importants risques dans cette aventure.

Un nouveau départ

Résultat des courses, la troupe reprend une petite pause, histoire notamment de reconstituer ses effectifs. Pendant cette période, La Dentcreuze trouve l’occasion de collaborer au tournage d’un film de Peter Reichenbach (Anna Wunder : casting des figurants, logistique de tournage).

C’est en 2001 que cette nouvelle équipe, encore rajeunie, mais entourée malgré tout de quelques anciens, monte à nouveau sur les planches pour présenter cette fois l’excellente pièce d’Alan Aychbourn, Temps variable en soirée, dans une mise en scène de Didier Gertsch. Ce jeune cinéaste imprègne le spectacle de son univers cinématographique, entraînant ses jeunes comédiens dans un jeu proche du 7e art.

La saison suivante, ce même metteur en scène monte Trahisons et Une sorte d’Alaska de Harold Pinter. Sur la lancée, la troupe présente 4 contes d’Eugène Ionesco, dans le cadre du Festival de la Côte à Aubonne (été 2002). Aujourd’hui, ce sont donc une bonne douzaines de personnes qui forment le noyau de la troupe. Les anciens sont toujours là, autour d’eux, pour apporter un conseil et surtout venir les applaudir lors des représentations.

Avec les années, La Dentcreuze a su convaincre les autorités locales qui aujourd’hui apportent leur soutien à la troupe, tant financièrement que matériellement. En effet, nos comédiens aubonnois peuvent disposer gratuitement de la salle de l’Esplanade pour leurs représentations, même si celle-ci n’est pas parfaite au niveau de son équipement.

Anniversaire en toute simplicité

En cette année de vingtième anniversaire, il n’y aura donc pas de célébration particulière, mis à part une petite exposition rétrospective (maquettes de décors, affiches, souvenirs, etc.) pendant les représentations de leur spectacle.

Au fait, qu’ont-ils choisi de jouer en ce printemps 2003 ?

«J’ai porté mon choix sur Le Nègre de Didier van Cauwelaert, une pièce drôle, mais dont l’humour n’est pas dénué de profondeur», précise Nathalie Hellen. Après plus de quinze ans de fidélité à la troupe, elle a osé enfin se lancer pour cette première mise en scène. «J’avais déjà été assistante, et c’est un projet que je nourrissais depuis longtemps, sans jamais oser franchir le pas. Maintenant, c’est fait !». Rendez-vous donc au mois de mai pour voir le résultat. Nul doute que La Dentcreuze s’en tirera à son avantage comme d’habitude.

Voilà donc passés en revue vingt ans d’une existence riche en péripéties. Peu de troupes peuvent se targuer d’avoir traversé autant de remous au cours d’une si courte vie, et surtout d’en être sorties indemne. La Dentcreuze ? Dites plutôt la Dentdure… Bon vent à toute l’équipe et rendez-vous sans nul doute pour le demi-siècle !

Jacques Maradan

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